Courir responsable

COMMENT EXPLIQUER L’ENGOUEMENT ACTUEL POUR LA COURSE A PIED ? – Episode 3

Au-delà de l’effet de mode et la crise du COVID, je cherche à expliquer en cinq épisodes les raisons de l’engouement actuel pour la course à pied.

Episode 3 : « Courir sans limites » ou la seconde révolution de la course à pied

Le début des années 1990 ne fait plus la part belle aux effets de rupture et à la revendication de modes de vie contre-culturels chers à la postmodernité mais à la radicalisation du souci de soi amorcée dans les années 1980 avec l’entrée dans l’hypermodernité. Cette nouvelle forme culturelle est gouvernée par une logique d’accélération propre à l’économie capitaliste mondialisée. Elle glorifie un récit basé sur la recherche de performance sans fins, l’intensification de son mode d’existence et la mise en spectacle de soi-même, dans une forme d’illimitisme consommatoire répondant au désarroi identitaire du moment. Elle fascine tout un chacun, le condamne à rechercher l’inédit et à se lancer des défis au bout de soi-même, en tombant souvent dans une course contre le temps.

Dans ce nouveau contexte sociétal, la quête de l’extrême et de l’ailleurs s’intensifie et devient progressivement un phénomène de société car elle donne à chacun l’opportunité de faire la preuve de son excellence aux confins de ses possibilités. En effet, une des caractéristiques les plus significatives de l’hypermodernité se révèle dans la radicalisation des engagements corporels et des confrontations à la nature.

La pratique de l’ultra en général symbolise ce changement de paradigme car elle répond particulièrement bien au culte inquiet du « moi performant » qui traverse les sociétés occidentales et fait écho à la généralisation de « l’héroisme de masse ». Elle permet aussi de vivre des sensations extrêmes en se confrontant à des situations inhabituelles et en flirtant symboliquement avec la mort afin de réenchanter sa vie.

Vivre ne suffit plus, il faut se sentir exister. Elle est, enfin, un producteur de mythes car elle offre généralement un espace-temps inégalé de visibilité de ses exploits propice à la valorisation de soi et source des bénéfices à fort rendement symbolique sur la scène de la vie sociale et notamment sur les réseaux sociaux. C’est l’individu qui devient le théâtre premier d’exploration, objet-sujet d’expérience.

De nouveaux usages athlétiques centrés sur des pratiques d’ultra-endurance se développent transformant les contours de l’univers de la course à pied. Des épreuves inédites aux formats toujours plus démesurés remplissent les calendriers des courses hors stade : ultra-marathons, 100 km, courses horaires, courses aventure, ultra-trails.

UTMB

Ces évènements connaissent rapidement une forte notoriété car ils répondent à cette recherche d’une expérience hypermoderne. Les 100 km (Millau) symboles de l’ultra sur bitume, mais aussi les courses aventure (Le Marathon des Sables), constituent le terreau sur lequel la révolution de l’ultra-trail s’est accomplie. Elle prend toute son ampleur avec la création et l’engouement rapide pour les trois grands ultra-trails pionniers : Grand Raid de La Réunion, Les Templiers et l’UTMB.

« No Limit » paraît bien être la tendance dominante de l’époque. Courir épouse l’extrême et la recherche de l’extraordinaire s’infiltre dans les projets de plus en plus de coureurs même les plus ordinaires. Ces pratiques en mutation qui s’apparentent à de véritables voyages au bout de soi-même révèlent au-delà d’elles-mêmes. Elles portent de toute évidence la signature de l’hypermodernité. Elles constituent les fondements de cette deuxième révolution de la course à pied qui en venant se rajouter à la première contribuent à une archipélisation de l’offre et à une croissance continue de la demande.

C’est l’objet de mon deuxième ouvrage « Courir sans limites. La révolution de l’ultra-trail (1990-2025) » que vous pouvez retrouver sur France Média Groupe.

Laisser un commentaire