Courir responsable

COMMENT EXPLIQUER L’ENGOUEMENT ACTUEL POUR LA COURSE A PIED ? – Episode 2

Au-delà de l’effet de mode et la crise du COVID, je cherche à expliquer en cinq épisodes les raisons de l’engouement actuel pour la course à pied.

Episode 2 : « Courir sans entraves » ou la première révolution de la course à pied

Elle se déroule entre 1968 et 1990, en miroir de l’installation de la société postmoderne. Contestation, liberté et plaisir sont alors les valeurs dominantes qui bousculent les codes culturels jusqu’ici en vigueur, dans la mouvance de 1968. Elles participent à la civilisation des loisirs en construction qui favorise la conquête progressive de l’autonomie de l’individu et la transformation des représentations du corps.

Ce nouvel univers social bouleverse fortement l’orthodoxie sportive en privilégiant la conception loisible du corps par rapport à la conception compétitive. Il participe à la métamorphose de l’athlétisme en course à pied. On assiste ainsi à un renversement des usages athlétiques antérieurs. La course à pied s’émancipe de son carcan fédéral, sort des stades et se décline en de nouvelles modalités de pratique : jogging, cross loisirs, courses hors stade, marathons populaires et courses en montagne.

De nouvelles spatialités s’établissent au sein des lieux publics urbains qu’ils soient bitumés (rues, avenues, quais…) ou végétalisés (parc, jardin, bois…), ou au cœur de la nature (sentiers de campagne, chemins de halage, forêt, plage, montagne). De nouvelles temporalités journalières, hebdomadaires et annuelles se construisent en offrant une grande variabilité des créneaux et des fréquences de pratique possibles. De nouvelles sociabilités apparaissent, délaissant les modes imposés pour privilégier des formes davantage choisies, plus solitaires ou électives au sein de la famille, de groupes de pairs ou d’événements participatifs.
De nouveaux profils apparaissent, notamment des femmes, des coureurs plus âgées et issus groupes sociaux plus modestes. C’est un nouveau public très majoritairement composé d’amateurs de tous niveaux qui s’impose en incarnant la figure du coureur ordinaire qui se détache de celle de l’athlète compétiteur.

La revue francophone Spiridon créée en 1972 et porté par le militantisme fondateur de Noël Tamini, accompagne ce nouvel esprit qui souffle sur la course à pied en se positionnant autour du slogan : « La perf d’accord, la course d’abord ». Elle diffuse une nouvelle culture de la course à pied qui s’articule autour d’une conception ouverte, anti-élitiste, anti-commerciale, hédoniste et conviviale. Puis dans la foulée, Jogging International « Le magazine du plaisir de courir et de la forme » participe à la diffusion de ses nouvelles valeurs mais en tenant un discours plus hédoniste que contestataire, symbole d’une entrée progressive dans la société de consommation.

L’engouement rapide pour des courses hors-stades créées dans les années 1970 en sont de bons révélateurs : Marvejols-Mende (1973), Paris-Versailles (1976), Marseille-Cassis (1979). Il en est de même pour les Marathons de New-York (1970), Paris (1976) et des Châteaux du Médoc (1985).

Ces nouveaux modes de pratiques associés à l’entrée de nouveaux coureurs moins compétiteurs et plus pratiquants de loisirs, dans le champ de cette activité, provoquent des tensions et des conflits entre acteurs qui contribuent à redéfinir l’identité de la discipline. Cette dernière se réinvente alors en dehors du contrôle de la FFA, en procédant à un recodage symbolique de ses finalités, pour se revendiquer comme une pratique libre au style vestimentaire plus personnalisé, une pratique accessible à tous et pourvoyeuse d’accomplissement personnel.

Entre 1970 et 1990, c’est une foule qui se met à courir, en empruntant des chemins variés, en épousant des codes différents et en poursuivant de nouveaux idéaux. Il est capital d’intégrer les fondements de cette première révolution pour comprendre l’engouement actuel, car elle symbolise le passage au sein du monde sportif d’une culture normalisée de l’affrontement compétitif réservée à une élite à la culture débridée de la participation du plus grand nombre.

Pour en savoir plus, consultez mon ouvrage paru en 2022 aux Editions CAIRN : « Courir de 1968 à nos jours. Courir sans entraves »

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